En marge des querelles de clochers entre Vincent Peillon et Ségolène Royal, certains continuent d’œuvrer au PS. Bruno Le Roux, député de Seine-Saint-Denis fait partie de ceux là. Spécialiste de la sécurité depuis 2001, il s’insurge contre la politique menée dans ce domaine par Nicolas Sarkozy et avance ses contre-propositions…
1) Quel bilan faites-vous de la politique sécuritaire du gouvernement ? Estimez-vous qu’il y a une rupture dans l’exercice du pouvoir place Beauvau, entre Michelle Alliot-Marie et Brice Hortefeux ?
Il n’y a pas véritablement de rupture car ils sont tous deux prisonniers du système mis en place par Nicolas Sarkozy. Depuis 2002, il y a eu une surenchère en termes de communication visant à remettre en question ce qui avait été pratiqué par le passé, notamment la police de proximité.
Derrière tout cela, l’esbroufe a pris le pas sur les réformes, la déclaration sur l’action. Nicolas Sarkozy tient ce créneau depuis maintenant sept ans : il suffit d’afficher une volonté pour être crédité. À un moment où les Français se posaient beaucoup de questions sur la capacité des politiques, il en a fait un principe fondamental de son action. Il ne se soucie guère des résultats, mais est dans l’affirmation permanente.
2) Michelle Alliot-Marie semblait pourtant plus discrète au niveau de sa stratégie de communication à l’Intérieur.
Michelle Alliot-Marie était tout autant prisonnière de la parole sarkozyste, mais avec une méthode différente. Elle s’est montrée très professionnelle et a essayé de prendre à bras le corps les problèmes, comme elle le fait encore aujourd’hui au Ministère de la Justice. Elle n’était donc pas dans la même logique de communication que Nicolas Sarkozy, à savoir la réaction, voire la surréaction, aux faits divers. Brice Hortefeux, par amitié et par mimétisme, est dans la même lignée que le Président, cela doit donc beaucoup moins le gêner.
Depuis deux ans, j’observe avec attention les réactions aux faits divers, et il m’a semblé que, derrière les déclarations de Michelle Alliot-Marie, il y a toujours eu la volonté d’une prise de recul et de réflexion. Mais à la lecture des échos de presse qui suivaient quelques jours après, j’apprenais immanquablement qu’elle était critiquée par le Président pour son manque de réactivité. Comme si, sur ces questions de sécurité, seul l’activisme valait bon de bonne conduite.
On finit par oublier le fait essentiel, à savoir la gestion d’une organisation qui a besoin de s’extraire des débats politiques pour bien fonctionner. Si seulement l’amour de Nicolas Sarkozy pour la sécurité l’avait conduit à donner plus de moyens à cette administration, on aurait pu s’en féliciter. Mais ce ne fut pas le cas, les seuls à droite qui ont réclamé plus de moyens sont Dominique de Villepin et Michelle Alliot-Marie.
Aujourd’hui, même les professionnels de la police qui ont pu être bluffés par le style Sarkozy en 2002 désespèrent, parce qu’ils ont l’impression qu’on se sert un peu d’eux.
3) Brice Hortefeux a tenu une grande conférence de presse place Beauvau pour annoncer une baisse de la délinquance de près de 6%. Doit-on saluer la performance selon vous ?
J’ai lu ce communiqué où l’on nous annonçait cette formule pour le moins saugrenue : la « fin de la baisse de l’accentuation de la hausse ». J’ai rencontré Brice Hortefeux et il semblait complètement miné parce que les chiffres étaient mauvais, et parce que c’est malheureusement la seule chose que prend en compte l’Elysée…
Il avait donc impérativement besoin de bons chiffres pour organiser sa communication. Or tous les chiffres qui concernent les Français sont mauvais (vol à la violence, atteintes volontaires à l’intégrité physique). Il arrive malgré tout, en additionnant les carottes et les choux fleurs, à nous dire que les résultats sont meilleurs.
Cela est faux, pour la bonne et simple raison que, depuis 8 mois, les chiffres sont en berne. Le mois d’octobre n’est pas un mois de « rupture de tendance » comme Brice Hortefeux a pu l’affirmer, mais seulement l’occasion d’un exercice de tripatouillage de statistiques.
Il faut également rappeler que le calcul de cette baisse a été établi par comparaison sur les 30 jours d’octobre 2009 aux 31 d’octobre 2008. Le jour où le référentiel par rapport au mois de l’année précédente ne marchera plus, ils n’hésiteront à se projeter sur les résultats à venir dans 3 ou 4 ans.
4) Le nouveau ministre de l’Intérieur revendique une certaine filiation avec Nicolas Sarkozy en annonçant qu’il voulait être « le garant et le gardien permanent de cette culture de la performance et du résultat ». On a l’impression que, depuis des années maintenant et pas seulement sous ce gouvernement, la « religion du chiffre » ne permet plus de travailler sur les problématiques de fond.
Le Ministère de l’Intérieur est devenu une sorte d’institut national de la statistique de sécurité. On gère le Ministère de l’Intérieur au gré des politiques de communication du Ministre et du Président. On essaye d’obtenir la meilleure statistique, et effectivement les questions de fond ne sont plus prioritaires. La préoccupation, ce n’est pas d’enrayer des problèmes endémiques mais bien d’obtenir de meilleures statistiques à présenter à la presse.
Dans cette fuite en avant, on en vient à ne plus maîtriser les grandes tendances de notre société, à vouloir « faire » plus de délits de détention de stupéfiants que d’agressions sur les personnes physiques. Car il est toujours plus facile d’arrêter quelques consommateurs de stupéfiants que d’aller prendre la réelle mesure de l’évolution de la violence dans notre société. Cette augmentation de la violence, le recours à des armes toujours plus lourdes pour des méfaits toujours plus petits, devrait pourtant mobiliser toute notre attention. Aujourd’hui, la seule chose qui préoccupe, c’est lorsque, entre le 15 et le 20 du mois, les chiffres arrivent. On cherche alors à réorienter tous les services pour améliorer les statistiques et le taux d’élucidation. Il ne faut pas sous-estimer le fait que cela désorganise considérablement le travail de la police, et ce beaucoup trop fréquemment.
5_) Dans sa conférence de presse, Brice Hortefeux a réaffirmé qu’il mettrait un point d’honneur à lutter contre les zones de non-droit. Vous avez déjà à de nombreuses reprises évoqué ce problème, qui résulte selon vous d’une mauvaise répartition des effectifs de police. Quelles sont vos solutions pour y mettre un terme ? Pensez-vous que le Grand Paris de la Police, qui a pour objectif de mutualiser toutes les forces de polices sous l’autorité d’un seul et même préfet, peut être une bonne solution ?__
Le Grand Paris de la Police, c’est du pipeau, ça tient plus de la communication estivale qu’autre chose. Personnellement, je pense que pour mettre fin aux zones de non droit, il faut qu’il y ait deux totems : la présence des écoles et des policiers. Au cœur de ces quartiers, les habitants ne doivent pas seulement voir la police d’intervention, mais aussi des instituteurs et des policiers présents en permanence sur le terrain. C’est ce que la gauche a essayé de faire, mais elle n’a pas été au bout de cette politique. La droite y a mis fin en considérant qu’il n’y avait pas assez de policiers. Cette tendance reste encore à inverser.
La preuve c’est que, lorsque j’ai eu des problèmes il y a trois semaines à Saint-Ouen, j’ai écrit à Brice Hortefeux et Jean-Luc Warsmann (président de la commission des lois à l’Assemblée) pour demander la création de deux commissions d’informations. Une première sur les armes à feux et l’évolution de la législation dans notre pays dans ce domaine, et une seconde sur la répartition des effectifs de police. Brice Hortefeux m’a répondu en acceptant la création de la première mais pas de la seconde.
Ensuite, il y a eu une réunion à l’Assemblée nationale dans le cadre de la Commission des lois élargies à la Commission des Finances. On y a reçu Philippe Seguin et les responsables de la Cour des Comptes sur le budget de la police. Je leur ai demandé si, avec le pouvoir qu’ils détiennent, ils arrivaient à obtenir des informations sur la répartition des effectifs. La réponse de Philippe Séguin a été de me dire : « Monsieur le Député, nous savons que vous êtes attentif à cette question : nous-mêmes, nous aimerions bien que vous puissiez avancer dessus car nous n’arrivons pas à avoir d’informations dessus ».
Or aujourd’hui, l’action publique n’est plus en mesure d’être efficace dans les endroits où l’on a véritablement besoin d’elle. Paradoxalement, ce sont dans les quartiers où il y a le plus de problèmes qu’il y a le moins d’effectifs, et bénéficiant souvent du moins d’encadrement. Les policiers présents sur places sont abandonnés à des conditions de travail absolument scandaleuses.
6) Selon-vous pourquoi on cultive cette opacité sur la répartition réelle des effectifs de police ?
Ce sont de mauvaises habitudes qui ont été prises au fil du temps. Ensuite, malgré les discours de l’Etat, il n’y a pas de volonté réelle d’intervenir dans ces zones, qui n’ont pas véritablement d’intérêt électoral. Et puis cela nécessiterait un certain nombre de changements, même au sein de la Maison Police, puisque faire travailler des policiers en Seine-Saint-Denis impliquerait de leur donner des avantages. Ce qui représente des heures de discussions et de négociations en perspective.
La situation leur convient au final. La Seine-Saint-Denis est devenu un endroit qui sert à faire de la comm’. On brandit ce département comme le miroir des dérives de notre société. On feint de s’ériger contre cette situation, et on assure que ça n’arrivera pas ailleurs. Mais on ne fait aucun effort en matière de politique publique.
7) Brice Hortefeux a diligenté une enquête sur les UTEQ. Pensez-vous que cela a pour but de supprimer à moyen terme cette police de proximité ?
La police de proximité est essentielle. La majorité des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui relèvent de la sécurité publique. Ces problèmes se posent dans des zones qui connaissent des difficultés. Il faut donc une présence de la police quotidienne et pas simplement quand il y a des troubles. Il faut prendre en main la difficulté de ces territoires.
Comme je l’évoquais précédemment, cela passe par une réaffectation des moyens. En même temps, c’est une doctrine d’emploi de la police qui reste à préciser et à diffuser. Nicolas Sarkozy a tenté de faire croire que la police de proximité ne servait qu’à jouer au foot avec les gamins des cités. Or il s’agissait d’une police qui nouait des contacts avec la population, et qui bénéficiait d’un vrai pouvoir d’investigation et de police judiciaire quand elle en avait besoin. La police de proximité, si on lui en donne les moyens, a la capacité de répliquer face à ceux qui veulent que ces zones restent les mêmes, c’est à dire les délinquants. Si on intervient qu’en police secours, l’image d’elle-même que laisse la police est une image brutale, parfois traumatisante. La police de proximité permettait de nouer une autre relation.
Pour répondre à votre question, c’est vrai que Nicolas Sarkozy n’a jamais aimé la police de proximité, il l’avait d’ailleurs supprimée. Maintenant, je ne me fais guère de souci car jamais personne au niveau de la police nationale n’arrivera à trouver un système qui marche aussi bien. Si Brice Hortefeux cherche à lancer une commission d’enquête pour montrer que les UTEQ ne produisent pas de résultats, il aura un vrai problème. Tout simplement parce que produire des résultats demande du temps, et les UTEQ n’ont pas été réinstaurés depuis assez longtemps pour cela. Dans les quartiers de ma circonscription, je l’ai bien vu. De la police de proximité, il n’y a pour l’instant que le nom. Les premières UTEQ que j’ai obtenues sont à faire pleurer même un commissaire de droite qui soutiendrait Sarkozy. Donc je souhaite bien du courage à Brice Hortefeux s’il espère bâtir un raisonnement à partir de cela.
8 ) On parle rarement des propositions du Parti Socialiste en matière de lutte contre la délinquance. Quelles sont-elles précisément ?
La réaffection des effectifs dans les zones qui en ont le plus besoin, une priorité donnée à la sécurité publique, la clarification du rôle et des missions de la police, qui ne peut pas à elle seule résoudre tous les problèmes. Il faut également investir massivement dans le processus éducatif.
Personnellement, si j’avais une politique à mettre en œuvre demain, je l’axerais d’abord sur les 16-18 ans et ensuite je descendrai à 15 puis à 14. J’individualiserais le traitement de tous ceux qui sont en rupture de situation scolaire, en partant du postulat que 100% de ceux qui sont en échec scolaire ne deviennent pas délinquants, mais que 100% des délinquants sont en échec scolaire.
Ensuite, si j’avais encore un peu d’argent supplémentaire, je le mettrais au service des condamnés, afin d’éviter le processus de récidive. Aujourd’hui, ces taux sont particulièrement forts sur la petite délinquance parce que, quand l’on condamne quelqu’un 6 mois et qu’il y a de la prison ferme, la prison est une formidable école de la récidive. Alors, lorsque ces personnes sont entre quatre murs, et alors que l’on sait ce qu’ils vont devenir, il faut en profiter pour essayer d’en faire quelque chose, quitte à les garder plus longtemps en privation de liberté. L’idée de dire que les peines de 3 mois de prison ferme pour petite délinquance sont commuées en peines de 18 mois dans un centre fermé avec l’obligation de valider une formation au bout ne me choque pas, bien au contraire…
9) On a parfois l’impression que le Parti Socialiste a délaissé certains thèmes comme la nation ou la sécurité et a pêché en pratiquant une politique trop compassionnelle. Pourquoi, depuis Chevènement, la droite semble-t-elle tenir le monopole du thème de l’insécurité ?
Déjà depuis Chevènement, et à part Vaillant qui a terminé la période Jospin, il n’y a pas eu d’autres ministres de l’Intérieur socialistes. Or on a toujours plus confiance en la parole de quelqu’un qui est passé par le statut de ministre.
Il y a eu des gens qui ces dernières années ont réfléchi, et qui ont paru crédibles au sein du PS sur ces questions de sécurité. Mais le discours général du PS n’a jamais su intégrer complètement cette dimension pour en faire un des éléments importants de sa politique. Sans tomber dans l’instrumentalisation de cette question comme l’a fait Sarkozy, nous ne sommes pas parvenus non plus au cœur de nos réflexions à rejoindre les questions sociale et éducative. On a trop souvent pensé qu’en réglant ces deux questions, la problématique de l’insécurité suivrait. Jospin avait parlé de la « naïveté du PS en matière de sécurité » : il faut désormais essayer de s’en émanciper.

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